Clive Barker et le cinéma (1)
Faisons un petit voyage dans le temps et retournons dans les années 90, décennie idyllique où M6 diffusait tous les jeudis en 2ème partie de soirée un film d’horreur ou, s’il y avait pénurie de films d’horreurs, des épisodes de la série fantastique américaine «Les Contes de la Crypte». Je ne devais pas avoir plus de 12 ou 13 ans à l’époque et je n’avais bien-sûr pas le droit de regarder ce genre de programme -mes parents craignant probablement que je ne devienne dingue- mais dès qu’ils avaient le dos tourné, le désir de satisfaire ma macabre curiosité me poussait immanquablement à jeter un coup d’œil à ces «jeudis de l’angoisse». J’y ai vu beaucoup de choses horribles, en ai fait de nombreux cauchemars mais y ai aussi découvert Clive Barker et rien que pour ça, ça valait le coup d’avoir quelques sueurs froides.
Ce que j’admire le plus chez Clive Barker, c’est sa capacité à donner chair à son imaginaire par des voies artistiques aussi diverses que celles de l’écriture, de la réalisation cinématographique et des arts plastiques. Il est à la fois romancier, nouvelliste, dramaturge, scénariste, metteur en scène de théâtre, réalisateur de films, peintre et créateur de jeux vidéo, le tout avec une égale maîtrise.
Mais d’abord quelques mots au sujet de Clive Barker. Né en 1952 à Liverpool dans le quartier de Penny Lane, rendu célèbre en 1967 par les Beatles, Clive Barker se prend d’abord de passion pour le dessin qu’il pratique assidûment durant son enfance, couchant déjà sur le papier les figures issues de son imagination, avant de s’intéresser à l’écriture, accouchant de sa 1ère nouvelle «The Wood on the Hill» à l’âge de 14 ans. Ses auteurs de prédilection sont alors Christopher Marlowe, le père du théâtre élisabéthain et créateur originel du mythe de Faust, William Shakespeare, William Blake et Edgar Allan Poe. Après un passage par la case université (en littérature anglaise et philosophie), il écrit plusieurs pièces de théâtre avant de réaliser 2 courts-métrages, dont je parlerai un peu plus loin. En 1973, Clive Barker s’installe à Londres où il fonde plusieurs compagnies théâtrales (dont la Dog Company mais j’y referai allusion plus tard) occupant alternativement les fonctions d’auteur, metteur en scène et acteur. A la même époque, Clive Barker travaille sur plusieurs nouvelles qui seront publiées entre 1984 et 1985 sous la forme de 6 volumes baptisés «Livres de Sang». Ces nouvelles connaîtront un franc succès et seront récompensées par les British Fantasy Awards et les World Fantasy Awards, faisant de leur auteur la nouvelle sensation de la littérature fantastique. Stephen King dira : «J’ai vu le futur de l’horreur, son nom est Clive Barker». Se succèderont ainsi jusqu’aux années 2000, une succession de romans qui ne feront qu’accroître la notoriété de Clive Barker, asseyant son statut de nouveau maître du roman de terreur. Parmi les plus connus, citons «Le jeu de la damnation» en 85, «Le Royaume des Devins» en 87, «Cabale» en 88, «Imajica» en 91, «Sacrements» en 96, «Galilée» en 98, «Coldheart Canyon» en 2001 et «Abarat» en 2002 et 2004.
Je compte prochainement écrire quelques mots au sujet de «Coldheart Canyon» que j’ai vraiment dévoré et j’en profiterai ainsi pour m’attarder un peu plus sur les écrits de Barker car aujourd’hui j’ai plutôt envie de me concentrer sur une partie de son travail un peu moins connue du grand public: la réalisation cinématographique et pour illustrer mon propos, je voudrais plus précisément mettre en lumière son 2ème long-métrage «Nightbreed» auquel je voue un véritable culte.
Mais avant cela, revenons un peu en arrière afin de faire le point sur les premières réalisations de Barker en quelques mots rapides.
C’est au début des années 70, avant de quitter Liverpool pour Londres, que Barker s’intéresse aux techniques cinématographiques. Bien qu’il manque de moyens, Barker ne manque pas d’idées et d’amis de bonne volonté (on peut notamment citer Doug Bradley que l’on retrouvera quelques années plus tard sous les traits de Pinhead dans le 1er long-métrage de Barker «Hellraiser»). Il réalise ainsi «Salome» en 1970 et «The Forbidden» en 1971, 2 courts-métrages très expérimentaux en noir&blanc («The Forbidden» a été plus exactement tourné en négatif, Barker n’ayant pas assez d’argent pour faire tirer le film en positif) et muets. Il n’a pas encore 20 ans mais on trouve déjà dans ces créations de jeunesse ce mélange de terreur, d’angoisse, de démence et d’érotisme qui alimentera son œuvre future (particulièrement «Hellraiser»). Clive Barker: «(Ces films) sont techniquement extrêmement rudimentaires et leurs intrigues obscures : ‘’Salome’’ suit vaguement la luxure, la danse, le martyre et le meurtre du conte biblique, mais seulement vaguement ; ‘’The Forbidden’’, bien que tiré de l’histoire de Faust, plonge de lui-même dans le délire. […] Pareillement à la production psychique de l’écriture automatique, l’œuvre que nous créons quand nous sommes jeunes peut être un indice puissant sur ce qui nous obsède. Dans une transe de l’innocence, sans les exigences du commerce ou de la gêne, nous parlons avec une pureté qu’il est difficile d’atteindre dans un ouvrage plus tardif. Non pas que cette pureté soit nécessairement une grande vertu artistique […] mais dans le gribouillage involontaire d’un esprit il peut y avoir des règles intéressantes à briser. » (Sight and Sound, Vol.5 N°12, décembre 1995). Je précise que ces 2 courts-métrages ont été édités en DVD (zone 1 hélas) en 1998 et on peut encore en trouver quelque exemplaire sur amazon.
(extrait de “Salome”)
(extrait de “The Forbidden”)
La 1ère incursion de Barker sur le grand écran date de 1987. Adapté d’une de ses propres nouvelles («The Hellbound Heart», 1986), «Hellraiser» fait l’effet d’une bombe. Replaçons-nous dans le contexte: à l’époque, Barker est un écrivain reconnue, deux de ses plus grands romans «Le Jeu de la Damnation» et «Le Royaume des Devins», publiés les années précédentes, ont été salués par la critique, mais il n’est reconnu que dans le domaine de l’écriture et voilà qu’il se lance dans le cinéma et que du travail d’un presque-novice, il résulte le film d’horreur le plus marquant de ces vingt dernières années.
L’histoire en quelques mots : Frank Cotton, un homme violent en perpétuelle quête de plaisir charnel, parcourt le monde à la recherche d’un cube légendaire dont on dit qu’il ouvre la porte d’une dimension inconnue. Après avoir mis la main sur l’objet de sa convoitise, il retourne en Angleterre, s’installant dans la vieille demeure familiale, et décide de déchiffrer le puzzle qui constitue le cube. A peine a-t-il trouvé la solution que jaillissent du cube des crochets qui lui déchirent la chair. Un groupe de créatures pâles et atrocement mutilées, les Cénobites, apparaît et leur chef Pinhead, récupérant le cube, emporte Frank Cotton dans un monde où le plaisir n’existe que dans la douleur la plus extrême. Quelques années plus tard, le frère de Frank, Larry emménage avec sa famille dans l’ancienne maison familiale. A cause de quelques gouttes de sang versé là où naguère Frank avait invoqué les Cénobites, Larry (sans le savoir) ramène son frère de l’enfer. C’est la femme de Larry, Julia, qui découvre la première le corps décharné de Frank. Afin que celui qui avait été autrefois son amant (et qu’elle désire toujours) retrouve forme humaine, elle décide de sacrifier Larry aux Cénobites. Mais la fille de Larry, Kristy, issue d’un 1er mariage, comprend les intentions de sa belle-mère et conclut un pacte avec les Cénobites afin de leur rendre Frank.
Ce qui fait l’intérêt d’un film tel que «Hellraiser» dans l’univers du cinéma d’horreur, est bien-sûr sa richesse narrative et son inventivité esthétique (les looks de Pinhead et ses Cénobites ont par exemple fortement influencé les milieux fétichistes des années 90) mais pas seulement. Contrairement à bon nombre de films d’horreur qui ne jouent que sur des effets d’image par le recours souvent abusif au gore afin de pallier un manque de véritable scénario, «Hellraiser» suscite chez le spectateur une réelle réflexion sur la nature humaine et ses déviances car qui sont les véritables monstres de l’histoire ? Les démons Cénobites qui par la mutilation de leur chair poussent le sadomasochisme à son paroxysme le plus absolu ou bien les humains tels que Frank et Julia qui dans leur soif inextinguible de luxure sont prêt à sacrifier des vies humaines ? A chacun de trouver sa réponse.
Avec «Hellraiser», Clive Barker produisit une œuvre originale, dense et sensée, offrant à la bible de l’horreur une nouvelle figure mythique, Pinhead, et sut prouver qu’un écrivain est avant tout un artiste capable de trouver dans n’importe quel outil d’expression un catalyseur pour son imaginaire.
(à suivre : Nightbreed)
J'aime
~ par Shelley le 9 août 2009.
Publié dans Cinéma, Fantastique, Horreur, Littérature, Livres
Tags: cabale, clive barker, Fantastique, hellraiser, Horreur, Littérature, nightbreed
