Sheila Levine est morte et vit à New York – Gail Parent

Sheila levine est morte et vit à New York

Un petit mot rapide au sujet d’un livre que je viens juste de terminer “Sheila Levine est morte et vit à New York” de Gail Parent.

Sheila Levine est une célibataire new-yorkaise de 30 ans pas vraiment canon avec de vrais bourrelets, des cheveux indéfrisables, un nez plutôt présent et un sens de la mode a priori extraterrestre. Mais là n’est pas son principal problème car en bonne fille juive qu’elle est, elle souffre de ce syndrome typiquement féminin, transmis par sa Miss Coney Island de mère, qu’on appelle le mariage. Et oui, quand dès votre naissance, votre mère rêve déjà de votre mariage et qu’elle vous répète à longueur de temps que “le plus beau jour de (sa) vie sera celui où (elle) danser(a) à votre mariage”, ça laisse des traces. Ainsi Sheila Levine est prête à tout (mais alors vraiment à tout) pour se dégoter un mari à peu près présentable avant d’avoir dépassé l’âge limite car comme le souligne sa tendre mère: “trouve un mari à la fac, après ce sera plus dur”. Sauf qu’à chaque fois elle se plante et peu à peu sa détermination s’effrite et la lassitude s’installe. Que faire donc quand on a passé plus de la moitié de sa vie à chercher l’âme sœur, qu’apparemment elle vous est passée sous le nez et qu’il n’y statistiquement plus aucune chance pour qu’elle repasse devant votre nez? Se suicider bien-sûr, et ça, ça demande beaucoup d’organisation.

“Sheila Levine est morte et vit à New York” ressemble à une longue lettre où l’héroïne nous explique les raisons qui l’ont poussée à envisager le suicide, cependant rien de larmoyant dans tout ça, Sheila Levine a un sens de la répartie et de l’auto-dérision particulièrement jouissif et sa franchise à toute épreuve est à mourir de rire (mention spéciale à Norman le “fastidieux”, au priapique Harold et à l’over-booké Rabbin Stine).

Un petit extrait où Sheila, ayant décidé de se suicider, se rend au Rossman Memorial Park pour s’acheter un concession:

    - “(Mr Rossman) Nous y voici. Nous avons l’emplacement 34 A et B et l’emplacement 65 A et B. Ils sont tous très bien situés.
    -
    (Sheila) Que signifie A et B ?
    - A et B indiquent deux concessions côte à côte. Je suppose que votre époux vous rejoindra.
    - Je suis célibataire. (C’est pour ça que je vais atterrir ici, vieux schnoque.)
    - C’est un problème. Un problème très grave. (A qui le dites-vous !) Vous comprenez Rossman est un cimetière familial. Nous avons les Linberger, plus de vingt-cinq personnes, trois générations qui sont avec nous. Le problème, ma chère, est que nous ne fournissons pas les célibataires. Toutes nos concessions sont doubles.” Incroyable! Vous entendez ce que cet homme me dit? Reposez en paix. Ha! Jusqu’à ma tombe, dedans même, je me coltine des problèmes de célibataires.
    “- Je ne pourrais pas…simplement avoir l’emplacement 34 A et si un autre célibataire se présente, il pourrait avoir le 34 B?
    - Je suis désolé. Je ne peux pas les diviser. ça nous mettrait dans le pétrin! (Je suis au bord des larmes. Prête à hurler. J’en mourrais!)
    - Ecoutez, il y a peut-être un homme qui est mort et sa femme s’est remariée et elle voudrait être avec son nouveau mari. Ou vice et versa. Il y a peut-être un autre célibataire qui gît, je ne sais où, et on pourrait faire équipe, si vous permettez ce genre de chose.
    - Généralement, mademoiselle Levine, nous suggérons l’incinération pour les célibataires.” On a même pas le choix? On représente si peu? Les célibataires doivent être réduis en cendres de gré ou de force?”

Précisons juste, pour la route, que “Sheila Levine…” a été publié en 1972 bien avant que la chick-lit n’envahisse nos librairies. Mais bien que Sheila Levine soit grosse et assez pathétique ce n’est pas à sa consœur anglaise Bridget Jones qu’elle me fait penser mais plutôt aux quatre new-yorkaises de “Sex and the city”. On retrouve chez Candace Bushnell la même liberté de ton et la même propension à l’ironie que chez Gail Parent, le tout au service d’un discours réfléchi et très juste sur les comportements humains en matière d’amour. L’extrait suivant, bien-sûr issu de “Sheila Levine…”, pourrait tout aussi bien venir d’un épisode de “Sex and the city”, ce qui donne au roman de Gail Parent une modernité plus que réjouissante.

    “Il y a des gens qui prétendent que New-York est une jungle. C’est faux. C’est un immense cache-sexe. Conçu pour le confort des hommes. Vous n’avez qu’à regarder les chiffres.
    A New-York, il y a un million de filles célibataires qui portent du 38, ont les cheveux raides et n’ont jamais eu un seul bouton sur le nez. Pas une de ces filles n’est vierge. Elles sont toutes prêtes à coucher avec un type dans leur studio. Toutes lisent les articles de Cosmopolitan sur les tactiques à suivre pour se marier: “Comment vous marier si vous avez plus de trente ans?” Elles vont toutes à des soirées pour célibataires, de réveillon de Noël, du Nouvel An, de veille des élections, toute veille qui peut servir de prétexte à une fête. Certaines mentent sur leur âge. D’autres prétendent même être divorcées, parce que ça augmente les chances de se marier. C’est vrai, quoi. Si on a divorcé, ça veut dire qu’un jour, quelqu’un vous a aimée au point de décider de passer le restant de sa vie avec vous.
    A New-York, un million de filles ont leurs comptes chez Bloomingdale et chez Saks, et s’achètent leurs bijoux toutes seules. Des filles vont chez Tiffany s’acheter des bracelets et des bagues. Oui, au cas où vous penseriez être au-dessus du lot, laissez-moi vous dire que ces filles aussi sont allées à l’université, qu’elles ont lu Faust et connaissent Zola. Et toutes sont des cordons-bleus. La quiche et la paella n’ont aucun secret pour elles. Elles ont toute recopié la même foutue recette.
    Et, oh! Comme elles sont politisées, ces filles. C’est des libérales. Elles défilent dans le froid, s’inscrivent à des partis, affichent leur appartenance. Vous croyez que c’est pour servir les grandes causes, qu’elles assistent aux meetings? Non, elles y vont pour la probabilité d’y rencontrer un homme qui y croit, lui, aux bonnes causes.
    Quoi? On est toutes folles à lier? On a toutes perdu la boule? On n’a toujours pas capté qu’ils tiennent un vrai filon avec nous, les filles pas mariées? On a nos propres revues, nos rayons spéciaux dans les grands magasins. Dans chaque immeuble bâti à Manhattan, la moitié des appartements sont des studios. Studios? Non, plutôt des cachots sans chambre à coucher, pour le million de filles qui en a rarement l’utilité. Toutes ces filles, ces centaines de filles suivent le même cursus. D’abord elles s’installent au Village avec trois, quatre ou cinq colocataires, toutes à la recherche d’un homme ou d’un mari. Puis elles déménagent dans l’Upper East Side avec seulement une copine dans un appartement plus petit et plus cher. Pas de décoration intérieure, tout est investi en fringues parce qu’elles cherchent désespérément, se démènent, sont en manque d’homme. Enfin, elles se retrouvent toutes seules. Dans de petits appartements Midtown, moins chers mais encore sûrs, à acheter des produits de beauté et se préoccuper de leurs points retraite. Elles achètent de beaux verres à vin, tapissent leurs vieux canapés et prennent un chat. Elles ont des poteries sur les étagères de la cuisine et des plantes vertes sur la table du salon. Et sans relâche, elles cherchent.
    Ce serait faux de dire qu’aucune ne se marie. Certaines le font, bordel! C’est vrai. Il y en a qui épousent la pauvre type de leur patelin qu’elles avaient toujours snobbé avant de partir pour Manhattan. D’autres rencontrent un homme à une soirée par le truchement d’un voisin de palier. C’est rarissime, croyez-moi. Ville des plaisirs! Ah! New-York n’est que lutte, pour survivre, se faire remarquer, désirer, épouser.”

Conclusion: lisez “Sheila Levine est morte et vit à New-York”, vous passerez un excellent moment, en plus, ce roman n’est pas que du divertissement, il délivre de nombreuses vérités sur les mensonges de la société et les bizarreries des relations amoureuses, puis de la chick-lit intelligente c’est tellement rare que ça vaut vraiment le coup de saluer “Sheila Levine…”.

~ par Shelley le 5 août 2009.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.