Two Sides of the Moon – Keith Moon

Je me suis levée avec l’envie d’écrire un article sur Keith Moon.

Keith Moon fait partie de mes «étranges idées fixes» et vu le nombre limité de personnes qui, autour de moi, connaissent et apprécient Keith Moon, la frustration me guette. J’ai beau me tuer à dire que ce n’est quand-même pas tout le monde qui peut se vanter d’avoir un sosie Muppet officiel, rien n’y fait (je précise que je ne réduis bien-sûr pas Keith Moon à une peluche sous acide mais nourrissant une affection très particulière pour les Muppets, je trouve l’hommage délicieux).

La version originale :

La version Muppet :

Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai toujours aimé les Who que ce soit de manière détournée (je pense notamment aux apparitions de Roger Daltrey dans les séries TV de mon adolescence) ou plus directe (en sautant partout et en m’arrachant les cordes vocales au son de leur musique) mais je n’ai véritablement commencé à m’intéresser à Keith Moon qu’au moment où j’ai vu le documentaire de Jeff Stein sur les Who «The Kids Are Alright» et plus précisément cet extrait :

J’ai réellement cru que j’allais mourir de rire et je me suis dit que quelqu’un d’aussi délirant ne pouvait que m’attirer. Je me suis donc plongée dans l’ouvrage de référence pour tout fan de Keith Moon qui se respecte, la biographie de Tony Fletcher «Dear Boy : The Life of Keith Moon» et ce fut le début de mon attachement fervent à Keith Moon (et la fin de ma santé mentale).

En 2006, le label anglais Sanctuary ressortait, en édition deluxe gonflée de bonus, le seul album solo jamais commis par Keith Moon : «Two Sides of the Moon» et c’est de cet album que j’aimerais parler maintenant car je pense qu’il mérite d’être réhabilité.

two sides of the moon

Mais commençons par le commencement.

Au début des années 70, les Who était au faîte de leur gloire. Leur œuvre maîtresse «Tommy», sortie en 1969, connaissait un succès retentissant à travers le monde (restant pendant 126 semaines dans la liste des albums les plus vendus aux USA) et les tournées qui suivirent, les mythiques concerts de Woodstock et de l’Isle de Wight ainsi que la sortie en 1970 du «Live at Leeds», considéré comme le plus grand album live de tous les temps, et celle de «Who’s Next» en 1971 – qui atteignit la 1ère place des charts anglais – ne firent qu’entériner ce succès.

Parallèlement à la sortie, en 1973, du nouvel opéra-rock de Pete Townshend «Quadrophenia», débutait le tournage de l’adaptation cinématographique de «Tommy» avec aux commandes le réalisateur de l’oscarisé «Women in love» (1969) et du très controversé «The Devils» (1971), Ken Russell. Alors que Pete Townshend et John Entwistle ne faisaient que de modestes apparitions dans le film de Russell, Roger Daltrey y tenait le rôle-titre, faisant ainsi ses premières armes en tant que comédien, et Keith Moon héritait du rôle du très pervers Uncle Ernie, qu’il rendit cultissime tant son interprétation fut transcendante.

Le principal problème du tournage de «Tommy» fut qu’il vampirisa totalement l’attention et l’énergie des membres des Who. Pete Townshend, en réarrangeant la partition originale de «Tommy», se noyait dans une masse de travail incommensurable, John Entwistle l’aidait comme il le pouvait, Roger Daltrey se focalisait sur son jeu d’acteur et Keith Moon, qui était homme à s’ennuyer facilement, trouvait que le temps entre les enregistrements et les tournées des Who s’étirait trop en longueur. Bien que Ken Russell ait récemment dit dans les entretiens que l’on peut trouver dans les bonus du DVD de «Tommy» que Keith Moon avait effectué un remarquable travail sur son rôle d’Uncle Ernie et que nul autre que lui aurait pu donner vie à ce personnage hors-cadre, il ne peut pas nier que lors du tournage de «Tommy», lassé des débordements de Moon, il décida de réduire ses apparitions à leur strict minimum, ce qui bien-sûr ne fit que contrarier l’appétit du batteur des Who pour l’action. Comme le fit plus tard remarquer Peter Dougal Butler (assistant et comparse de Moon), à cette période de son existence Keith Moon avait désespérément besoin de travailler. Par ailleurs, les relations entre Moon et son épouse Kim (qui ne tolérait plus les excentricités permanentes et les infidélités de son mari) se détériorèrent au point qu’en 1974, elle le quitta.

Keith Moon avait toujours rêvé d’Amérique et il n’avait jamais gardé secrète sa passion pour des groupes de surf pop californienne comme les Beach Boys ou pour des musiciens tels que Dick Dale, le roi de la guitare surf. Rappelons-nous de son falsetto si particulier dans le «Barbara Ann» des Regents, rendu définitivement immortel par les Beach Boys en 1965, et repris par les Who dans leur album de 1966 «A Quick One».

Ainsi, suite à la stagnation des Who, au départ de son épouse et au manque de motivation personnelle, Keith Moon quitta les terres humides de l’Angleterre pour les climats plus enjôleurs de la Californie, se libérant ainsi de l’influence des Who et s’offrant toute la latitude nécessaire à l’enregistrement éventuel d’un album solo. Keith Moon : «Les projets solo me donne un petit peu plus d’espace pour respirer. Nous nous exprimons tous de manière différente. On ne peut pas travailler tout le temps ensemble, on a besoin de faire des choses différentes, sinon on vieillit et on se transforme en légume jusqu’au moment où on repart sur la route». Précisons qu’à la même époque, ses confrères des Who avaient déjà plusieurs albums solos à leur actif : citons les «Smash Your Head Against the Wall» (1971), «Whistle Rymes» (1972) et «Rigor Mortis Sets In» (1973) de John Entwistle, le «Who Cames First» (1972) de Pete Townshend et le magnifique 1er opus de Roger Daltrey, «Daltrey» (1973), co-écrit par Leo Sayer et David Courtney.

Keith Moon trouva son point de chute en la Cité des Anges. Los Angeles était alors la capitale de l’industrie musicale et sa propension à l’auto-complaisance et aux abus en tout genre n’était pas sans évoquer une réinterprétation moderne de la grande Babylone. Tony Fletcher dans sa biographie de Keith Moon «Dear Boy …» : «Keith Moon trouva à L.A un terrain de jeu nocturne qui lui permit d’engourdir les cauchemars de ses problèmes personnels à grand renfort de boisson, de drogues et de femmes, le tout associé à un budget de studio flexible et un répertoire rempli du nec plus ultra des musiciens de studio».

La légende dit que la mise en œuvre du projet d’album solo de Keith Moon se décida aux petites heures du matin des suites d’une nuit dantesque au célébrissime Whisky A Go Go de Sunset Boulevard et que moins de 24 heures plus tard, la maison de disques américaine des Who, MCA, donnait le feu vert et les crédits nécessaires à l’enregistrement d’un premier single. Keith Moon porta son choix sur une reprise du «Don’t worry baby» des Beach Boys – sa chanson préférée de tous les temps – mais ce qui résulta des séances d’enregistrement ne fut pas à la hauteur de ce qui était attendu. Keith Moon : «J’admets que c’était un disque merdique […] C’était mon premier essai en chant et disons que les choses s’améliorèrent chaque minute qui suivit». Il faut avouer que ce premier single, sorti aux USA en 1974 avec en face-B une reprise du classique de Ricky Nelson «Teenage idol», est difficilement audible surtout quand on le compare à la version des Beach Boys, Keith Moon n’ayant pas la maîtrise vocale de Brian Wilson en matière de falsetto. Selon la chanteuse Nickey Barclay du groupe Fanny – et choriste sur la reprise de Moon – Brian Wilson pleura (de rire ou de désespoir ?) en entendant le «Don’t worry baby» de Keith Moon.

Contre toute attente, MCA accepta de financer un album entier. Si l’on se fie aux dires de Peter Dougal Butler, il s’agissait là d’un effort combiné des autres Who et de leur management pour «maintenir Keith occupé et heureux sans se soucier de ce que cela coûterait jusqu’à un certain degré».

C’est ainsi que «Two Sides of the Moon» se retrouva dans les bacs américains en mars 1975. Le titre – en clin d’œil au «Dark Side of the Moon» des Pink Floyd – est une suggestion de Ringo Starr, batteur des Beatles et grand ami de Keith Moon, qui conseilla à son complice de préférer le consensuel «Two sides of the moon» au sexuellement connoté «Like a Rat Up in a Pipe» (expression argotique anglaise signifiant que l’on couche avec une personne juste après l’avoir rencontrée), qu’il avait d’abord choisi.

Majoritairement un album de reprises (y figurent notamment des titres empruntés aux Beatles «In my life», à John Lennon «Move over Mrs L», aux Beach Boys «Don’t worry baby» - bénéficiant cette fois d’un nouvel arrangement vocal après le fiasco de 1974 – et aux Who «The Kids are alright») et enregistré entre amis (on peut citer Ringo Starr, Harry Nilsson, Dick Dale, Flo & Eddie – qu’on entendra plus tard dans les chœurs du groupe de Marc Bolan, T-Rex), «Two Sides of the Moon» reçut un accueil plus que réservé. Roy Carr, qui était pourtant un ami de Moon, écrivit dans le NME : «Moonie, si tu n’avais pas de talent, je m’en ficherais ; mais tu en as et c’est pourquoi je ne peux pas accepter ‘’Two sides of the Moon’’ – même si après dix ans, cela signifie la fin de notre amitié» et les mots de Dave Marsh dans le magazine Rolling Stone furent lapidaires : «Il y a sûrement des moyens plus intéressants et moins embarrassants pour Moon de faire de l’argent ou de s’amuser avec ses amis. Le plus honteux dans tout ça c’est qu’avec le tiers du temps qu’il a fallu passer en studio pour faire cet album, les Who aurait fait un 45 tours aussi grand que ‘’Substitute’’». La réalisation du projet «Two Sides of the Moon» coûta à MCA plus de 200 000 $.

Le constat que fait Tony Fletcher au sujet de «Two sides of the moon» dans sa biographie de Keith Moon «Dear Boy» est pertinent : «La défense pourrait soutenir que Keith avait besoin de faire un album solo en dehors du système, sans se soucier de ce qu’il lui en coûterait (financièrement et artistiquement parlant), que la rock-star manquant étonnamment d’assurance copiait largement ses amis et imitait ses comparses des Who. L’accusation pourrait répondre qu’afin de faire un album réussi, Keith aurait dû jouer de la batterie et non chanter. Le verdict reste le même : ‘‘Two sides of the moon’’ tient lieu de testament de la scène du Los Angeles du milieu des années 70 d’où il a émergé, et de monument permanent à la gloire du garçon de la classe ouvrière de Wembley qui chante ses fantasmes avinés sans que personne n’ose l’arrêter».

Le jour où j’ai mis la main sur «Two Sides of the Moon», il est vrai que je ne m’attendais pas à entendre ce que j’ai entendu. Partant du constat que Keith Moon était batteur, je pensais que cet album serait un enchaînement d’improvisations musicales avec des soli aux rythmiques démentielles alors qu’au final, Keith Moon ne joue de la batterie et des percussions que sur quatre des dix titres de son album. Keith Moon disait lui-même que la batterie était un instrument ennuyeux, qu’il détestait les soli de batterie car il ne considérait pas la batterie comme un instrument soliste. C’était d’ailleurs son principal argument quand les journalistes lui demandaient s’il ne serait pas tenté de faire un véritable album de batterie. Bien que je ne sois pas une spécialiste de Keith Moon, je ne crois pas me tromper en disant que ce qui le stimula le plus dans le principe d’enregistrer un album solo fut d’être son propre maître et d’avoir ainsi le champ libre pour faire ce qu’il voulait comme il le voulait. Keith Moon a souvent évoqué sa frustration au sein des Who de ne pouvoir être autre chose qu’un batteur car quand il s’agissait de chanter il faisait plutôt parti du genre de personnes à qui l’on préférait interdire l’entrée du studio. Avec «Two Sides of the Moon» il avait enfin la possibilité de s’exprimer choisissant pour cela le répertoire auquel il était le plus attaché, les Beatles, la surf music et les Beach Boys. Même s’il est vrai que «Two Sides of the Moon» est un album inégal et quelque peu chaotique (on a parfois l’impression de se retrouver au cœur d’une scène inédite du «Rocky Horror Picture Show» où débarqueraient David Bowie et Johnny Rotten), il ne manque cependant pas de charme. On a beaucoup critiqué la voix de Keith Moon, la qualifiant d’inexistante, mais je ne trouve pas qu’elle soit pire que, par exemple, la voix de Pete Townshend si l’on veut rester dans le cercle des Who. Certes Keith Moon n’était pas un chanteur émérite mais j’ai tendance à dire que l’on retrouve dans les défauts de sa voix certaines de ses fêlures intérieures. Sa reprise du «In My Life» du «Rubber Soul» des Beatles est par exemple extrêmement touchante.

Puis pourquoi ne pas prendre cet album simplement pour ce qu’il est, une sorte de fuck you à la sacro-sainte industrie musicale, au succès des Who et aux Who eux-mêmes. Keith Moon avait envie de s’amuser. Pour lui la vie n’a jamais été une chose sérieuse. L’acteur Oliver Reed, qui était un excellent ami de Keith Moon (ils s’étaient connus sur le tournage de «Tommy» et s’étaient tout de suite liés d’amitié), parlait en ces termes : «Keith Moon est un homme qui m’a convaincu qu’il y avait un sens du bizarre dans l’existence, que la vie ne devait être prise, ne pouvait être prise et ne serait jamais à prendre sérieusement». Keith Moon : «Ce qu’on peut dire du rock’n’roll c’est que c’est une chose frivole. Il n’y a pas de quoi avoir honte de la frivolité du rock’n’roll. Je recherche toujours l’amusement, je fais rarement quelque chose qui n’est pas amusant». Mais qui dit amusement ne veut pas pour autant dire manque d’investissement personnel et de sincérité. Keith Moon : «Mon engagement dans cet album est total. Je ne le supporterais pas autrement […] Il y a des chansons que j’ai écoutées, que j’ai aimées et sur lesquelles je voulais travailler, j’aime toutes ces chansons pour des raisons différentes. Il y a beaucoup d’ombre et de lumière sur cet album. J’aime les airs de rock’n’roll parce que c’est du rock’n’roll, et les ballades parce que ce sont des ballades. Je suis littéralement frappé par cet album. Je ne pense pas que j’aurais pu mieux faire».

En somme, «Two Sides of the Moon» mérite d’être reconnu à sa juste valeur. Ce n’est certes pas l’album du siècle et alors… Je doute que Keith Moon ait jamais considéré son propre album comme la plus grande création de l’humanité et je ne comprends pas pourquoi sous prétexte que tel ou tel critique a décidé que chaque publication d’un artiste devait dépasser la précédente voire l’annihiler, on ne peut plus avoir un regard bienfaiteur sur une œuvre artistique. Je ne dis pas qu’on ne peut pas avoir un regard critique, loin de là, mais je veux simplement dire que la critique ne doit pas obligatoirement être acerbe pour être juste et qu’il faut savoir prendre les choses pour ce qu’elles sont sans essayer d’y voir ce que nous fantasmons d’y voir.

Mon conseil, écoutez «Two Sides of The Moon» et voyez par vous-même si vous êtes touchés par la douce folie de Moon the Loon.

Une dernière chose avant de fermer définitivement la parenthèse «Two Sides of the Moon».

Quelques temps après la sortie du disque aux USA et en guise d’outil promotionnel, MCA s’associa au magazine musical SCENE de Cleveland afin de proposer à ses lecteurs un concours très original.

Scene - Keith Moon

«MCA Records souhaiterait que les lecteurs de SCENE leur montrent leur ‘’lune’’ sous son meilleur angle. Si vous êtes intéressés par le fait de gagner les dernières nouveautés de MCA depuis le premier jour de l’année (valeur estimée à plus de 500 $ et incluant les nouveautés rock, country et pop de différents artistes) alors il nous semble que vous allez aimer le concours que nous vous proposons. Conjointement à la sortie du premier album du batteur des Who Keith Moon, TWO SIDES OF THE MOON, nous aimerions que nos lecteurs osent prendre leur meilleure photo de ‘’lune’’ (similaire à celle que l’on trouve sur l’album de Keith). Nous vous suggérons d’user d’imagination, de peinture et de paillettes pour arranger votre ‘’pétard’’ de manière plaisante. Tous les lecteurs, homme ou femme, peuvent concourir. Les postérieurs doivent être totalement exposés pour concourir et les juges ne feront pas de discriminations entre hommes et femmes. Le concours se déroulera à la fin du mois d’avril et les candidatures peuvent être envoyées par courrier ou remises en personne aux bureaux de SCENE (1314 Huron Rd, Cleveland 44115). Des formulaires vierges de candidature peuvent être retirés dans les magasins de disques à travers la ville. Noms et adresses doivent se trouver au dos de toutes les photos. 50 gagnants recevront un exemplaire gratuit du ‘’Two Sides of the Moon’’ de Keith Moon, ainsi qu’un poster collector spécial composé pour l’occasion des meilleures photos de ‘’lune’’ du concours».

Pour mieux goûter l’allusion, voici la photo du dos de «Two Sides of the Moon» car c’est bien le fessier de Keith Moon que l’on aperçoit à travers la fenêtre de sa Rolls Royce.

keith moon back

Je pense qu’il n’y a rien de plus à ajouter. Quoique je me demande quand-même où sont passées toutes ces photos de postérieur… Des témoignages ?

~ par Shelley le 15 juillet 2009.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.